Les bibliothèques scolaires villageoises
Un partenariat efficace pour offrir la chance de lire à 3.000 enfants de paysans du Burkina
Que de chemin parcouru depuis le dépôt d’une cinquantaine de magazines "J’aime Lire" dans un magasin inutilisé de l’école de Karankasso-Vigué, chef-lieu d’un département rural au Sud Ouest du Burkina Faso. C’était en janvier 2000. Quatre ans plus tard, 12 villages disposent d’une bibliothèque de prêt pour petits et grands, c’est-à-dire toutes les écoles primaires du département.
Grâce à l’assiduité d’un instituteur de K.V. qui assure depuis, en plus de ses fonctions d’enseignant, 3 demi-journées de permanences par semaine, l’impact de cette première bibliothèque scolaire villageoise fut très positif : amélioration des résultats aux examens de fin de scolarité primaire, motivation décuplée pour l’apprentissage de la lecture dans toutes les classes, excitation et satisfaction de la curiosité des enfants...
Bientôt sont venues les discrètes sollicitations d’enseignants des villages voisins qui voulaient pouvoir offrir les mêmes chances à leurs élèves. Une réflexion menée entre les membres sur place de l’association "Petit à petit..." et Monsieur NACRO Boukary, l’enseignant assidu à la tâche de permanencier, aboutit à l’ambition de proposer à chaque école du département la même opportunité.
Nous avons alors entrepris de chercher un partenaire apte à nous fournir d’importantes quantités d’ouvrages de qualité, pour permettre le lancement de nouvelles bibliothèques scolaires villageoises. Contactée par Internet, l’association Biblionef, spécialisée dans le don de livres neufs pour enfants aux populations défavorisées, s’est révélée emballée par notre projet. Elle nous a non seulement autorisée à choisir sur son catalogue d’ouvrages 12 lots de 500 ouvrages mais s’est engagée, à titre tout à fait exceptionnel, à en financer le transport jusqu’à Bobo-Dioulasso.
Nous avons mis à profit l’impatiente attente de l’acheminement maritime pour faire imprimer les fiches de prêt et mettre au point un système de cotation des ouvrages et un manuel de gestion des bibliothèques adaptés au contexte local, en se basant sur notre expérience.
En juillet nous est parvenu le trésor : 6.000 ouvrages neufs, pour enfants et adolescents : des albums illustrés, des romans et des contes, des ouvrages documentaires et à caractère encyclopédique, des magazines pour enfants, et, encore plus prisés localement, des séries de dictionnaires de différents niveaux. Le transit, le dédouanement, la papeterie et le petit matériel nécessaire ont été financés grâce à des dons de particuliers en France à de petites associations partenaires.
Pendant toute la période où nos voisins cultivaient mil, maïs et coton, nous avons inventorié, scotché et étiqueté sans relâche pour préparer tous ces ouvrages à leur mise en prêt. Nous avons heureusement été assistées de bonnes volontés venues d’Orléans, Montpellier, Lyon, pour des vacances utiles, et même d’un groupe de jeunes banquiers burkinabès qui ont sacrifié plusieurs dimanches de repos pour apporter leur concours à cette laborieuse tâche.
Grâce à l’Inspectrice de l’Enseignement Primaire, nous avons pu, dès la rentrée, avoir un échange de vues avec les Directeurs des 12 écoles primaires du département. Fortes de notre expérience dans le chef-lieu du département, et soucieuse de la pérennité de l’opération, nous avons exigé, à travers un formulaire d’engagement cosigné par le Directeur d’Ecole et le Président de l’Association des Parents d’Elèves, trois conditions pour la livraison des ouvrages dans les villages :
l’existence d’un local sécurisé pouvant accueillir une armoire et quelques tables-bancs ;
la présence d’une armoire métallique afin que les ouvrages soient à l’abri des redoutables attaques de termites, du passage des margouillats et chauve-souris et de l’usure provoquée par la poussière omniprésente en cette région sahélienne ;
la manifestation de volonté de deux enseignants, un responsable et son adjoint, pour assurer les permanences de prêt et la gestion courante de la bibliothèque.
Le 23 octobre, l’école de Klesso, au centre géographique du département, accueillait la formation des enseignants volontaires pour assumer la charge de bibliothécaire. Huit écoles étaient représentées. M. Nacro, animateur de la bibliothèque de K.V. depuis 4 ans, faisait partager son expérience en matière de gestion des adhésions, du prêt et des inventaires. Les dates de lancement des premières bibliothèques furent fixées avec les directeurs des écoles qui satisfaisaient d’ores et déjà à nos exigences.
La mobilisation fut plus importante encore que celle attendue. Dans les 6 écoles où cela était possible, les Directeurs d’école ont spontanément libéré le local qui leur servait de bureau et l’armoire qu’ils utilisaient pour archives et documents pédagogiques, afin de permettre la mise à disposition des ouvrages aux élèves.
Ailleurs, là où l’école ne disposait d’aucune armoire métallique, les parents d’élèves ont saisi les autorités villageoises, chefferies traditionnelles et responsable administratif, pour rassembler les moyens de financer la construction d’une armoire. A Dan par exemple, le prix d’une armoire métallique représentant l’intégralité du budget de l’Association des Parents d’Elèves, ce sont les groupements de producteurs de coton qui ont décidé de cotiser pour permettre au village d’accueillir ces ouvrages, d’offrir cette chance aux élèves et à tous les lecteurs du village.
D’octobre 2003 à mars 2004, nous avons donc sillonné les pistes chaotiques du département pour rejoindre dans les villages les fêtes organisées pour l’accueil des livres. Enseignants, élèves et responsables des associations de parents d’élèves déployaient leur ingéniosité pour célébrer dignement cet événement.
Après le traditionnel verre d’eau de bonne arrivée et les salutations des responsables présents, les cartons Biblionef quittaient la galerie de la voiture pour se diriger, sur la tête des plus grands des élèves, vers leur lieu d’accueil. Nous nous attaquions alors au déballage et à la mise en place des ouvrages sur les rayonnages de l’armoire et simultanément au contrôle de l’inventaire : l’enseignant volontaire pour assumer la responsabilité de la bibliothèque énonçait les titres listés et nous les classions dans l’armoire.
Cet énoncé rapide donna lieu à quelques perles dont la grande œuvre d’Alexandre Dumas, devenue "Les 3 moustiquaires", contexte tropical oblige... Le plus souvent, le président et le trésorier de l’A.P.E. assistaient à cette opération, s’émerveillant de la qualité de ce qui était offert à la sagacité de leurs enfants.
En complément des livres fut remis à chaque bibliothèque une boîte pour le rangement des fiches de prêt, les cahiers de prêt et registres d’adhésion, les cartes d’adhésion, le manuel de gestion des bibliothèques du département, les affiches nécessaires à l’information des villageois, les tampons et la petite papeterie nécessaire au démarrage du prêt, ainsi que des posters tirés des magazines Images.Doc pour ornementer les murs de la nouvelle bibliothèque, photos d’animaux et affiches pédagogiques, très appréciées. Cela nous permit d’apprendre qu’un vieux lion sévissait encore dans les collines du département.
A l’issue de cette mise en place, les notables présents étaient invités à la première visite guidée de la bibliothèque, suivis, par petits groupes, des adultes et jeunes présents pour la cérémonie. Les élèves attendaient leur tour avec autant de patience que d’avidité. Leur étaient alors présenté le classement dans les rayonnages, grâce aux pastilles de couleur indiquant le niveau de difficulté de lecture. La diversité des ouvrages était mise en valeur pour attirer un lectorat le plus large possible : séries de dictionnaires de différents niveaux, fictions illustrées, contes, romans, magazines, ouvrages de référence, bandes dessinées... plus les ouvrages scolaires ajoutés au lot de Biblionef grâce aux dons des petites associations partenaires, notamment les Faso Livres et les grammaires de Cours Moyen. Les visiteurs se montraient impressionnés par la richesse du fond documentaire et très heureux de recevoir une telle quantité d’ouvrages flambant neufs.
Pendant ce temps s’était mis en place le cadre de la causerie, de l’échange de paroles, sous un arbre, un hangar de paille ou une toile de tente dressée pour l’occasion ou encore sous la tôle ondulée d’une salle de classe bondée et surchauffée. En plus des enseignants et de nombreux parents d’élèves étaient souvent présents les chefs et autorités religieuses du village, imams, catéchistes, pasteurs, ainsi que de nombreux jeunes sortis du système scolaire. Toujours de vifs remerciements furent prononcés par le Responsable Administratif Villageois et le Président de l’association de parents d’élèves, avec une insistance sur le désir que l’on continue à soutenir leur village à l’avenir.
Nos interventions furent l’occasion d’exprimer à l’ensemble de la population l’intérêt crucial à porter à la scolarisation et à la lecture pour le développement du village, d’expliciter les modalités de fonctionnement de leur bibliothèque et, à notre tour, de présenter nos remerciements en indiquant qu’une bibliothèque ce ne sont pas seulement des livres, mais aussi un lieu et un contenant pour ses livres (merci aux associations de parents d’élèves qui ont permis de financer cela), et encore quelqu’un qui se dévoue pour gérer le prêt (merci aux enseignants volontaires), et enfin des lecteurs (merci à l’ensemble des parents de scolariser leurs enfants et de leur fournir la petite somme demandée pour l’adhésion, somme destinée à assurer l’autonomie de la bibliothèque en matière de petite papeterie pour la gestion et l’entretien des ouvrages).
Les uns et les autres commencions par nous excuser de ne pouvoir intervenir : en français pour ce qui est des parents d’élèves, en jula pour les représentants de "Petit à petit...". Les enseignants, seuls à maîtriser les deux idiomes, assuraient heureusement la traduction, parfois même en trois langues, incluant le mooré, dans les villages à très forte présence d’immigration mossie, venue du Centre du Burkina.
Des 12 villages rencontrés, chacun eut sa manière d’organiser les choses, le protocole fut parfois poussé très loin, comme à Soumousso, où une haie d’honneur attendait les cartons de livres et leurs heureux convoyeurs, et où l’hymne national fut entonnés par les 500 élèves de l’école. Impressionnante aussi fut l’organisation à Déguélin, dont le directeur d’école est un homme bien équipé : groupe électrogène et sono complète. Les discours eurent donc lieu au micro, ce qui s’avéra une grande première, aussi bien pour les représentants des élèves, un garçon et une fille, que pour le représentant de l’association "Petit à petit...".
D’autres accueils furent plutôt bon enfant, avec un magnétophone poussiéreux relié par d’improbables câbles à une batterie hors d’âge, derrière lequel un jeune MC ou un vieux bricoleur en chef assurait l’ambiance sonore, entraînant les élèves à des danses de joie pour la venue des livres. Parfois le traditionnel griot, après avoir parcouru le village pour mobiliser les lecteurs du village, rythmait au tambour d’aisselles les interventions dans la causerie.
Ces cérémonies de lancement furent parfois entrecoupées de prestations des élèves, récitations, chants ou saynètes humoristiques, et parfois prolongées par des événements villageois : kermesse ou match de foot, comme à Yéguéré où l’affiche du match était : les Alphabétisés contre les Non alphabétisés ! Un clin d’œil à l’ouverture des bibliothèques ? Même pas puisqu’un match précédent avait déjà eu lieu, soldé par la victoire des Non alphabétisés. Le jour était bien choisi pour une revanche.
Une fois ces préparatifs de lancement de la nouvelle bibliothèque achevés, nous étions invités à nous restaurer avant de reprendre la route. Nous pouvions enfin déguster le traditionnel plat de spaghetti et poulet braisé offert aux hôtes de marque, que les enseignants de sexe féminin avaient passé toute la durée de la cérémonie à préparer, une organisation à revoir pour nos prochaines tournées ! Cette gastronomie villageoise fut cependant très appréciée après ces heures d’intense activité, même si l’horaire en fut parfois inhabituel puisque deux cérémonies eurent lieu l’après-midi ce qui eut pour effet de consommer du spaghetti-poulet à 17h30. Pourquoi pas ?
Ces repas partagés furent l’occasion d’échanges à bâtons rompus avec les enseignants volontaires pour la gestion des bibliothèques. Ils nous firent souvent part de l’ennui qu’ils ressentent dans ces affectations rurales, souvent éloignés de leur famille, et nous remercièrent pour le soutien que leur apporte la disponibilité de livres pour combler soirées et week-ends. Plusieurs évoquèrent des souvenirs d’enfance très précis du premier livre qu’ils avaient pu dévorer à loisir, jamais avant leur entrée en collège, voire au lycée, à l’exception de deux d’entre eux qui avaient la chance de pouvoir profiter de la bibliothèque d’une Mission en parcourant une vingtaine de kilomètres à pied. Ils n’imaginaient pas alors devenir un jour à leur tour bibliothécaires.
En reprenant notre véhicule délesté du poids des cartons Biblionef nous étions chargées du poids des traditionnels poulets de remerciements, un coq noir et une poule blanche, sauf en quittant le village de Yéguéré dont l’association de parents d’élèves eut l’originalité de nous remettre un bébé singe, animal de compagnie apprécié pour sa fantaisie.
Lorsqu’elle a pu disposer d’un véhicule du Ministère, l’Inspectrice, Madame ZONGO Rosalie, nous a accompagnées dans ces tournées, apportant le poids de son autorité administrative et illustrant le résultat d’une scolarité réussie, elle-même étant fille de paysan. Délivrant des messages forts, volontaristes, à l’adresse des enseignants, des parents et des élèves, insistant notamment sur la scolarisation des filles et le soutien que les parents doivent accorder à leurs enfants scolarisés en leur laissant le temps de s’adonner à la lecture. Elle alla jusqu’à évoquer le souhait de voir émerger un jour de ce département un écrivain dont le Burkina et l’Afrique seraient fiers...
Belle ambition en vérité mais, plus prosaïquement, la nôtre est de partager avec les 3.000 enfants scolarisés dans ces 12 villages le goût de savoir, la joie d’imaginer et le plaisir de comprendre que peuvent procurer des lectures riches et variées.
Dans tous ces villages, ces visages d’enfants, les yeux grands ouverts, laissant éclater leur joie en saisissant un livre, oubliant leurs pieds nus et leurs vêtements déchirés, étaient la plus belle récompense des efforts consentis par les différents partenaires de cette réalisation. Les frissons de plaisir anticipé, à l’ouverture des cartons, en imaginant ce trésor de papier dans les mains des enfants, se transformait en une apaisante sensation d’avoir fait ce qu’il fallait.
Avril 2004
